Qu'est-ce qui vous a le plus frappé dans le journal de Jeanne Le Corsu en tant qu'historiens ?
Ce qui nous a le plus frappé est sa qualité d'observatrice des événements. Son récit fourmille de détails sur les comportements des militaires allemands comme alliés, à l'égard des populations civiles. La plume de Jeanne est dotée d'une véritable spontanéité, d'une belle écriture et d'un vocabulaire très riche pour son âge.
À l'inverse de l’archive publique, le journal permet d’apprécier le quotidien d’une famille d’agriculteurs normands pris dans l’exode, au plus près des individus. Il n’est pas un récit intime mais bien un observatoire de ce qui se passe autour d’elle.
Quelle a été votre démarche pour contextualiser ce journal et le rendre accessible à un large public, tout en respectant la voix de Jeanne ?
La première démarche a été d’essayer de comprendre les conditions dans lesquelles Jeanne avait écrit. L’interview de Madame Bernier à la maison de retraite d’Evrecy et les contacts avec sa famille nous ont d’abord permis de mettre au jour plusieurs versions du journal. Nous avons donc cherché à restituer l’histoire du journal.
Ensuite, nous nous sommes attachés à apporter un éclairage historique aux événements décrits par l’adolescente. D’une part, des recherches en archives ont été conduites pour expliquer les différents contextes, qu’ils soient militaires mais aussi sociaux, politiques ou familiaux.D’autre part, nous avons mené une enquête de terrain pour comprendre l’univers de Jeanne à Maizet, mais aussi approcher les itinéraires sans doute empruntés par une trentaine de personnes accompagnés du cheptel de la ferme : vaches, moutons, etc.
Grâce au travail des Presses universitaires de Caen, nous avons pu présenter des annexes au récit, comme des cartes de situation ou encore l’arbre généalogique de la famille Le Corsu.Notre souhait était à la fois de permettre aux lecteurs de lire d’abord le journal et ensuite ses éclairages historiques ; la présentation proposée par les Presses permet de naviguer de l’un à l’autre sans difficulté
Selon vous, en quoi le témoignage de Jeanne éclaire-t-il différemment la Seconde Guerre mondiale, notamment en Normandie ?
Si le journal n’éclaire pas différemment l’histoire du conflit, il apporte des précisions et des nuances par exemple sur les relations avec les Britanniques qui restent méfiants à propos des civils. Ainsi, lors de la première rencontre, la famille de Jeanne n’apprécie guère de se voir internée dans un camp de réfugiés pendant quelques jours. De retour à Maizet, cela ne les empêche pas d’entretenir de bonnes relations avec les Tommies.
C’est tout l’intérêt du journal qui montre comment, au quotidien, les sentiments entre civils et militaires évoluent au gré des circonstances (bombardements, contrôles, entraide, …) et qu’une vision trop manichéenne de la Libération ne correspond pas à la réalité de l’expérience vécue par Jeanne et plus largement par les populations dans la guerre.
Le journal de guerre de Jeanne est disponible en libriarie et sur notre site.